27 octobre 2026 · Chronique
Arbitrage : faut-il accepter l'erreur comme une partie du jeu ?
Par La Plume rayée
L'erreur d'arbitrage fait-elle partie du football, au point qu'il faudrait l'accepter sans broncher ? La question n'est pas de savoir si le problème existe, mais depuis quand, et si l'on a raison de s'y résigner.

Chaque week-end, sur tous les terrains, une décision d'arbitrage fait gronder une tribune. Le football vit avec cela depuis toujours, et beaucoup en concluent qu'il faut l'accepter : l'arbitrage « fait partie du jeu ». Avant de leur donner raison, il vaut la peine de regarder ce que le football lui-même a fait de cette question depuis 150 ans.
Je dois le dire avant d'aller plus loin : je fais partie d'un club, et un club montre toujours l'arbitre du doigt quand le résultat ne lui convient pas. Ce texte ne parle donc d'aucun match en particulier. C'est une réflexion sur le sport, pas un règlement de comptes.
Une question mal posée
On entend souvent que l'arbitrage « fait partie du jeu ». En réalité, on y mélange deux choses.
- L'erreur : l'arbitre, avec ses limites humaines, juge seul et à pleine vitesse, sans pouvoir revoir l'action. Il se trompera, c'est certain.
- Le biais et la corruption : ils tiennent à la façon dont on désigne, forme, paie et contrôle les arbitres. Ces questions dépassent le terrain : elles relèvent de l'institution, et une institution est un ensemble complexe dont on mesure difficilement les tenants et les aboutissants.
Accepter la première n'oblige en rien à accepter la seconde. Dire « ça fait partie du jeu », c'est souvent invoquer l'erreur inévitable pour ne plus parler du reste.
Une histoire de refus
Le problème existe, je dirais même depuis l'origine du sport. Ce qui est intéressant, c'est la manière dont les hommes y ont répondu au fil du temps : ils ne l'ont jamais accepté sans chercher de solution.
- 1863 : les premières lois du jeu ne prévoient aucun arbitre. Les capitaines règlent les litiges entre eux, en gentlemen, en hommes d'honneur.
- 1871 : chaque équipe fournit un juge, et un arbitre neutre, placé sur la touche, tranche quand ils ne s'entendent pas.
- 1891 : l'arbitre entre sur le terrain et décide seul. La même année naît le penalty.
Le penalty a d'abord été reçu comme une insulte. Écrire une règle contre la faute volontaire, c'était admettre qu'un gentleman puisse tricher, et certains clubs anglais refusaient de le tirer par principe. L'argument « laissons faire, c'est contre l'esprit du jeu » a donc plus de 130 ans. Il a perdu à chaque fois, incapable de résister à la force des mécontentements.
Cet argument a perdu en 1970 avec les cartons. L'idée est née en 1966 : l'Argentin Antonio Rattín, expulsé contre l'Angleterre, refuse de quitter le terrain pendant de longues minutes, faute d'avoir compris la décision. L'arbitre anglais Ken Aston imagine la solution, arrêté à un feu rouge de Londres : jaune pour avertir, rouge pour exclure. Il a perdu encore avec la technologie sur la ligne de but, adoptée en 2012, puis avec l'assistance vidéo à la Coupe du monde 2018.
Trois scandales parmi tant d'autres, et ce qu'ils prouvent
- Italie, 2006, Calciopoli. On en a surtout retenu le nom de Luciano Moggi, dirigeant de la Juventus, et c'est la Juventus qui a payé le plus cher : deux titres retirés et une relégation en Serie B. L'affaire était pourtant plus large. La Fiorentina, la Lazio, le Milan AC et la Reggina ont aussi été sanctionnés. Des écoutes rendues publiques en 2010 ont montré que d'autres dirigeants, y compris à l'Inter, appelaient eux aussi les responsables de la désignation des arbitres. Le procureur fédéral l'a relevé en 2011, trop tard : les faits étaient prescrits. La justice sportive n'a retenu aucun match truqué. Ce qu'elle a condamné, c'est un système où des dirigeants de clubs parlaient directement à ceux qui choisissaient les arbitres. Le problème n'était pas l'homme au sifflet, mais la porte ouverte vers celui qui le désignait.
- Brésil, 2005. Un arbitre international truquait des matchs pour des parieurs. La fédération a annulé onze rencontres et les a fait rejouer. Un résultat peut donc être défait.
- Ghana, 2018. Le journaliste Anas Aremeyaw Anas filme des dizaines d'arbitres qui acceptent de l'argent. Des arbitres africains de haut niveau sont suspendus, et le président de la fédération ghanéenne est banni à vie par la FIFA.
Ces affaires ne prouvent pas que la corruption fait partie du football. Elles prouvent le contraire : elle se détecte, elle se punit, et parfois elle se répare.
Ce qui fait vraiment partie du jeu
Ce qui est constitutif du football, ce n'est pas l'erreur. C'est la nécessité de trancher tout de suite pour que le jeu continue. L'erreur est le prix de cette nécessité. Accepter qu'il faille décider vite, oui. En conclure qu'on ne doit rien faire pour mieux décider, non : ce raisonnement aurait empêché le penalty, les cartons et la vidéo.
Le plus dur métier du terrain
L'arbitre est le seul sur le terrain à qui l'on demande de ne jamais se tromper. Il court autant que les joueurs, il voit l'action une seule fois, sous un angle qu'il n'a pas choisi, et il doit décider dans la seconde devant des centaines de personnes qui ont déjà leur avis. À la télévision, on revoit l'action dix fois au ralenti. Lui ne la revoit jamais.
Arbitrer, ce n'est pas seulement connaître les lois du jeu. C'est aussi lire un contexte : un petit stade, un public qui connaît chaque joueur par son prénom, une tribune parfois sans véritable dispositif de sécurité. Dans ces conditions, une décision mal sentie ne coûte pas seulement un coup franc, elle peut mettre tout le monde en danger, l'arbitre le premier. Le règlement s'apprend. La sagesse de l'appliquer au bon moment, elle, s'acquiert avec l'expérience et l'accompagnement.
Sans lui, il n'y a pas de match. Chaque progrès du football sur cette question, du penalty à la vidéo, a été pensé pour aider l'arbitre à mieux décider, jamais pour se passer de lui. C'est là que se trouve la réponse : un arbitrage plus juste passe par des arbitres mieux formés, mieux accompagnés et mieux protégés, à tous les niveaux, du stade de Coupe du monde au terrain de quartier.
Accepter, ou pas ?
Faut-il accepter l'erreur ? Oui, comme on accepte qu'un attaquant manque une occasion : elle fait partie d'un jeu joué par des hommes. Faut-il pour autant s'y résigner ? L'histoire du football répond non. Chaque génération a trouvé le moyen de réduire un peu la part de l'injustice, sans jamais prétendre la faire disparaître.
Mon grand-père me répétait souvent que le papier est bête, parce qu'il se laisse écrire dessus tout ce qu'on veut. Le football a écrit le penalty, les cartons, la vidéo, et il réécrit ses lois chaque année. Mais aucune règle ne s'applique toute seule. Nous pouvons en ajouter, les préciser, les actualiser : rien ne remplace la volonté de ceux qui ont accepté de les respecter. Au bout du compte, c'est la volonté des acteurs qui compte, pas la perfection des textes.
La vraie question n'est peut-être pas de savoir s'il faut accepter l'arbitrage tel qu'il est, mais ce que chacun, joueur, dirigeant, supporter ou instance, est prêt à faire pour que l'arbitre puisse mieux faire son travail.